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vendredi 12 mars 2010

Webothon Haïti : critique d’une web-émission participative

Ça s’est passé dimanche le 21 février 2010. Pour la première fois au Québec — à ma connaissance – un télédiffuseur présentait une émission en exclusivité sur le web, en direct. Via la plateforme Ustream. Le prétexte (et j’insiste sur le mot) : inviter les internautes à contribuer aux organismes venant en aide aux Haïtiens touchés par le séisme de janvier.

L’émission est archivée.
Sacha Desclomenil en a parlé ici aussi, d'une façon fort bien documentée.

L’émission a duré 4 heures, je ne l’ai évidemment pas regardée au complet. Si je me permets ce commentaire avec un mois de retard, c’est à cause de mon emploi du temps, mais si je le fais, c’est surtout parce que je crois qu’il y avait là un embryon de télévision participative et que cela annonce des changements en télévision.

Pour commencer, je dois dire que je travaille à VOX de façon partielle et occasionnelle, comme régisseure de plateau, camérawoman (etc.), depuis plusieurs années. VOX est l’ancienne télévision communautaire convertie au HD, réservée aux abonnés du câblodistributeur Vidéotron, véritable vache à lait de Québécor, l’entreprise convergente de la communication. Je ne suis donc pas tout à fait neutre, même si je n’ai pas participé directement à cette émission.

Après le gros spectacle de variété « Ensemble pour Haïti », celui du théâtre Telus organisé par des membres de la communauté, après le CD, et avant le spectacle des humoristes et d’autres encore, c’était au tour des leaders du web 2.0 de faire leur part. Je ne connais pas la genèse de l’idée, mais toujours est-il que Michelle Blanc, Christian Aubry et Philippe Fehmiu ont réussi à convaincre le directeur de VOX de tenir ce webothon dans le studio de Montréal, par un beau dimanche ensoleillé.

Des fleurs

Sur le plan technique, le webothon fut une réussite. C’est une image HD de qualité professionnelle qu’on recevait sur le fil Ustream, sans failles techniques, grâce à une équipe bien rodée qui en a vu d’autres. Comme le prouvaient les commentaires sur le chat, les internautes spectateurs ont bien apprécié ce look professionnel. Qui a dit que les internautes se foutaient de la qualité de l’image?

Le défi technique résidait à raccorder cette « sortie » de qualité HD à la plateforme Ustream. Expérience nouvelle pour VOX, mais pas pour Christian Aubry (@amicalmant) qui maîtrise visiblement bien cet outil de webdiffusion. Le raccord a fonctionné presque sans bavures, à ce que j’ai pu observer. Le volume du son était bas, mais de bonne qualité. À part Pierre Côté, je ne connais pas d’autre Québécois francophone qui utilise régulièrement cette plateforme avec autant de compétences (si vous en connaissez, faites-m’en part!).

On a affirmé que c’était une première, cette émission participative. Effectivement, grâce au chat en direct et le fil Twitter qu’offrait la plateforme Ustream, les internautes pouvaient intervenir. Même si ça favorisait le fameux déficit d’attention (reproche qu’on fait souvent aux médias sociaux), le chat permettait aux auditeurs de s’intégrer dans le contenu de l'émission.

Tout au long des 4 heures, les animateurs n’ont pas hésité à s’adapter, à réagir en direct aux commentaires. L’expérience a démontré qu’il est possible d’influencer le contenu de façon tout à fait anonyme…  ;)

Sans avoir tout suivi, il m’a semblé que la deuxième heure était la plus pertinente. On y a entendu des représentants d’ONG nous expliquer comment les médias sociaux avaient contribué à faire connaître le séisme et ses conséquences; comment les médias sociaux avaient permis d’être plus solidaire, de mieux communiquer. On le savait par les journalistes, mais l’entendre de la part des ONG et de la représentante du gouvernement haïtien, ça, c’était original, et unique au webothon.

Autre aspect réussi, l’animation du chat par Christian Aubry. J’ai trouvé qu’il a réussi à créer un lien fort dans cette petite communauté d’internautes, pendant les 4 heures que cela a duré. Il y a quelque chose de personnel dans ce lien, qui nous fait sentir important, nous les téléspectateurs habituellement exclus de la grosse machine TV qu’on regarde passivement, derrière un épais mur d’indifférence. La télévision participative, ça serait donc aussi ça, une façon de rapprocher la foule d’auditeurs aux animateurs-vedettes, des auditeurs qui ne seraient plus passifs ni invisibles. Des auditeurs s’invitent virtuellement sur le plateau, se mêlent à la conversation. Intéressant, un peu troublant mais intéressant, comme si on brisait un tabou, une convention.

De plus en plus d’émissions de télé offrent la possibilité de commenter en direct, d’ailleurs, et pas seulement sur Ustream. Par exemple, pendant la télédiffusion des Jeux olympiques, il fallait voir la vitesse à laquelle le fil Facebook intégré à la page (anglophone) de Vancouver 2010 était alimenté, pour voir à quel point cet usage est populaire. Et ce, dans plusieurs langues, dans plusieurs coins du monde.

Récemment, la soirée des Oscars pouvait être suivie de façon intense sur Twitter, en parallèle avec la télédiffusion. Le défi de la télé participative est d’intégrer ces commentaires dans le contenu de l’émission, en ayant une forme assez souple pour modifier en conséquence le contenu – comme lors d’une véritable conversation de groupe.

Des pots

Malheureusement, le piège de « Haïti = prétexte » était gros et les animateurs sont tombés dedans. Mais qui peut être contre la vertu? Personnellement, je n’étais pas fâchée d’être restée à la maison. Haïti a servi de prétexte pour parler des médias sociaux entre experts de la question. Un sujet très intéressant, mais comme internaute-spectacteur, j’aurais préféré qu’on me dise la vérité dès le début, pas qu’on me laisse croire qu’on faisait ça pour ramasser de l’argent pour Haïti. Pas bon pour la réputation, de promettre une chose et de livrer autre chose, même si l’intention était bonne.

Il y avait également un problème dans le déroulement, sur les 4 heures, en ce qui concerne les sujets et les invités. Au début surtout, j’avais l’impression d’assister à un travail d’université : mise en contexte, définition des enjeux, démonstration, conclusion… Les responsables de l’émission voulaient parler de l’impact des médias sociaux, d’accord, mais l’intellectualisation de la chose n’intéresse qu’une minorité de personnes. Il paraît que c’était voulu, que le public cible était les geeks, et en particulier les individus qui ne sont QUE sur les médias sociaux? Alors, il ne faut pas s’étonner de n’avoir rejoint que 140 auditeurs à la fois, et un total de 1600 et quelques pendant les 4 heures. Les geeks ne sont peut-être pas aussi nombreux qu’on le croit. Bavards, mais peu nombreux. Bref, un contenu trop spécialisé et un public qui l’est tout autant.

Par conséquent, l’émission cherchait visiblement son identité entre télé conventionnelle et webtélé pour public spécialisé. La forme choisie – conventionnelle — n’était appropriée ni au prétexte (un webothon, comme un téléthon, aurait dû inclure des numéros de variétés), ni au véritable sujet (les médias sociaux, un monde en marge des médias traditionnels). En webtélé et dans les productions qui s’adressent spécifiquement à un public internaute, on privilégie encore le côté « rough », alternatif, libre, loin des conventions de la télé, avec un côté insolent même... Comme le show de Pierre Côté, sujet de mon blogue en janvier dernier.

Autre évidence dès le début de l’émission : Michelle Blanc n’a pas d’expérience en animation télé. Dans un contexte de webtélé amateur, ç’aurait passé, mais à côté de l’expérimenté Philippe Fehmiu et dans le cadre d’une émission de télé qui vise une qualité de forme et de contenu, ce manque d’expérience jurait. La télévision a ses codes et conventions, ses règles de politesse élémentaires, que le public connaît et apprécie sans pouvoir les identifier nécessairement. Par exemple, à la télé c’est un manque de respect que de présenter les invités présents sur Skype avant de présenter les personnes qui sont en studio. Tant qu’à offrir la coanimation à une personne sans expérience, on aurait pu laisser cette place à la jeune Carla Beauvais, déjà impliquée dans le dossier – et seule haïtienne sur le plateau principal, d’ailleurs. Là, ça aurait eu du sens. Mais la coanimation de Michelle Blanc renforçait la désagréable impression du début, soit que tout ça était un gros spectacle pour la mettre en vedette, elle et sa clique d’experts.

Ça me rappelait mes bonnes années de télévision communautaire, quand les bénévoles animaient les émissions. Personnellement j’adorais ça, et les téléspectateurs (peu nombreux) savaient à quoi s’attendre en zappant au 9. Mais on est en 2010, et le communautaire est rendu sur le web.

Sur le plan technique, il y avait le problème Skype, utilisé par les animateurs pour faire intervenir dans la discussion des experts situés en France, aux États-Unis et en Haïti. Or, les liens Skype n’ont pas la qualité HD, loin de là, et ils dépendent de tant de facteurs incontrôlables que ça les exclut d’une qualité « broadcast » recherchée. Un test pénible pour les internautes, et surtout insupportable pour les intervenants à l’étranger.

Enfin, le webothon avait également un problème de « double réalisation ». En mettant en ligne ces propres bandeaux (qu’on appelle aussi des supers, ces inscriptions au bas de l’écran), en intervenant personnellement avec sa webcam, Christian Aubry ajoutait une couche supplémentaire à la réalisation studio de Norman Sutton. Une couche supplémentaire d’animation aussi : qui est-ce qui parlait aux internautes, Philippe et Michelle, ou Christian? Bref, il y avait là aussi, confusion des genres.

La prochaine fois…

Même si l’initiative arrivait un peu tard, plus d’un mois après le séisme, il faut reconnaître le courage qu’il a fallu pour mener cette idée jusqu’au bout. Michelle Blanc et Philippe Fehmiu ont tenu parole, bravo. Je connais un proverbe indien qui dit : la gloire est dans l'action. 

La prochaine fois, une heure de webtélé suffirait. Le sujet devrait intéresser d’abord les internautes assidus, à une heure de la journée où ils sont présents devant leur écran d'ordinateur, pas dehors, ni au travail. La forme devrait être moins conventionnelle. Ce public est-il assez important pour justifier les coûts de production? Dans le cas du webothon Haïti, ironiquement, au lieu de se taper les 4 heures,  une bonne partie du contenu se retrouve dans douze brefs reportages diffusés sur le site de VOX, mojos.tv.  Si le public cible est plus vaste, il faudrait que l’émission soit aussi diffusée en même temps à la télé. Puisque les gens regardent de plus en plus la télé avec leur ordinateur portable sur les genoux, leur expérience serait améliorée si les deux médias étaient réellement « intégrés ».

On ne fait pas de révolution en télé, surtout si on priorise le contenu. En information, les téléspectateurs apprécient la rigueur d’une émission réalisée selon les normes, sans artifices. Si une émission de télévision prend le virage participatif, il faudra conserver cette rigueur, et trouver une façon d’intégrer les interventions des téléspectateurs tout en ne perdant pas le contrôle au moindre hurluberlu, comme dans une émission de radio avec une ligne ouverte, par exemple…

Les créateurs de webtélé indépendante, eux, n’ont pas l’obligation de respecter ces contraintes. La webtélé a toute la liberté de faire éclater les « standards ». Pierre Côté le fait, tandis que d’autres webtélés choisissent la tradition et imitent leur grande soeur. Les jeunes de « Dans ma télé », par exemple, diffusent des reportages tout à fait conventionnels. Ça demeure une question de public cible. Public spécialisé, restreint, ou public de masse.

Ironiquement, le webothon aura démontré (comme si on en avait besoin) qu’on peut faire de la télé traditionnelle sur le web… et si cela s’avère profitable pour elles, que les corporations peuvent occuper une place dans ce territoire présentement défriché par quelques individus, producteurs indépendants, bénévoles, pionniers de la webtélé…

Quand les télédiffuseurs auront définitivement installé leurs pénates sur le web, avec leurs grosses productions, quelle place restera-t-il pour les petits producteurs indépendants? Quelle place pour la créativité? Quels sous, surtout!

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